Cérémonie de rentrée 2026 : discours de la présidente, Frédérique Berrod

Université

Discours

Mis à jour le 15 Sep. 2026 |

Publié le 11 Sep. 2026

Discours de la présidente de l'Université de Strasbourg prononcé lors de la cérémonie de rentrée 2026, jeudi 10 septembre 2026.

Seul le prononcé fait foi.

 

La rentrée sonne à nouveau dans nos amphis, nos labos et dans toute l’université. Je pense que nous sommes toutes et tous heureux d’entendre le bruit des étudiantes et des étudiants, avant que la chute des feuilles ne signifie l’arrivée de l’automne. 

Mais la rentrée n’est pas qu’image d’Épinal, elle est aussi pour le monde académique un temps de rencontres, de nouveaux projets, de nouveaux collègues, de nouveaux étudiants. Elle referme la période de torpeur, de chaleur (voire plus), de découvertes culinaires, apéritives, voire amicales. 

Il est aussi une tradition de l’été, prisée par nombres d’entre nous : celle de la pile de livres, de la lecture retrouvée. C’est au fond de ma valise que je vais puiser quelques mots écrits par d’autres pour ce petit discours, comme un dernier ressac de l’été.

Une université au carrefour de l’Europe

L’Unistra est une université unique depuis 2009 et unique dans son rayonnement, parce qu’elle appartient à plusieurs espaces européens. Le plus ancien est celui d’Eucor, espace qui assure la mobilité des personnes en permettant d’attirer des doctorantes et des doctorants et la mobilité des idées, je pense par exemple au développement à Strasbourg de la science quantique. Eucor - Le campus européen a fêté ses 10 ans comme Groupement européen de coopération territoriale (GECT), et il reste perçu par les instances européennes comme un modèle d’espace de recherche. Il marque aussi l’importance de la relation franco-allemande, qui prend aujourd’hui une dimension particulière quand on mesure les attaques que l’AFD consigne dans ses programmes contre les universités.

L’Unistra est aussi au cœur de l’alliance universitaire européenne EPICUR, espace qui permet d’expérimenter de nouvelles mobilités, qui réinvente l’expérience internationale à tous les niveaux de formation et qui s’élargit cette année vers le grand Sud en accueillant les universités de Bâle, de Roma tre et Pablo de Olavide de Séville. L’Unistra va travailler cette année à systématiser l’internationalisation de ses étudiants dans ce cadre « épicurien », pour faciliter les interactions, enrichir notre offre de formation et amorcer de nouvelles communautés de chercheuses et de chercheurs. 

C’est en ce sens que l’Unistra ambitionne d’être une université délivrant, pour ses étudiantes et ses étudiants, pour ses chercheurs et ses enseignants des « visas pour un monde ouvert », titre d’un recueil de poésie qui a accompagné mes canicules. 

Je veux rappeler que notre université accueille depuis longtemps des étudiants et personnels réfugiés ou empêchés avec le programme Pause. Notre mission Solidarité s’appuie aussi sur le fonds pour les réfugiés de notre fondation, fonds qui doit à nouveau être abondé pour nous permettre d’assurer un accueil digne de la ville de Strasbourg. La réalité des chercheurs empêchés est malheureusement de plus en plus prégnante et elle nous convie à trouver ensemble les outils de protection de notre liberté de recherche, nécessaire pour que notre université réponde aux enjeux du temps. L’expérience subie par nos collègues aux États-Unis montre combien la liberté est remise en cause et ce bien au-delà de la question des restrictions budgétaires quand les mots deviennent interdits, les chercheurs personnellement mis en cause et la science reniée dans les politiques publiques. 

Cette réalité est encore loin d’être la nôtre et l’Unistra reste une des universités les plus attractives en Europe. Nos effectifs d’étudiants internationaux restent toujours à un taux extrêmement haut, de plus de 22% dans toutes nos formations. C’est une bonne nouvelle parce que l’ouverture au monde est bien aujourd’hui un combat. L’Unistra s’engage aussi dans un dialogue resserré avec des universités dans le monde pour structurer des partenariats renforcés et dépasser l’engagement de deux chercheurs qui se connaissent ou d’étudiants qui réalisent un séjour dans leur cursus. Ces partenariats permettront de renforcer les mobilités étudiantes, de construire aussi des conditions de recherche communes pour développer de véritables espaces de confiance.

Nos étudiantes et nos étudiants doivent pouvoir bénéficier de ces « visas pour un monde ouvert ». Ils se voient offrir un accompagnement de plus en plus développé pour rendre effective leur internationalisation. Cette double politique d’attractivité et d’internationalisation vaut aussi pour tous nos personnels. Les bonnes pratiques que nous développons pour nos chercheuses et nos chercheurs, sur la base de la Charte européenne du chercheur, sont ensuite diffusées dans notre stratégie de ressource humaine pour tous nos personnels. 

Je veux souligner ici combien notre recherche demeure reconnue au niveau international. En astrophysique, puisque notre collègue Rodrigo Ibata a reçu il y a quelques jours son prix Kavli, ce qui distingue l’Unistra comme l’une des rares universités au monde à travailler avec des collègues distingués par ce prix dans les trois disciplines récompensées. Ces collègues travaillent dans nos laboratoires et sont des figures de référence pour nos étudiants. Je parlerai aussi de Sylviane Muller, chercheuse en immunologie et chimie thérapeutique, fondatrice de l’Institut du médicament et membre de l’Usias entrée dans la prestigieuse Académie des sciences et qui disait dans Savoirs : la recherche, « c'est comme un peintre devant sa toile, il faut faire des essais pour créer ». Cette vision rappelle combien la recherche est faite de succès parce qu’elle est faite de tâtonnements. Ces étoiles ne brillent pas au bénéfice exclusif de leur champ d’expertise mais font rayonner l’Unistra pour attirer de nouveaux collègues et renforcer nos pôles d’excellence. 

Une université au carrefour des territoires

L’Unistra est aussi une université qui accompagne ses étudiantes et ses étudiants, qu’ils aient choisis l’Unistra en pleine conscience ou parce que c’est l’université du territoire. L’université doit répondre aux besoins de ce territoire, je devrais dire de ces territoires parce que c’est l’Université de Strasbourg, tant elle est sur la frontière et qu’elle tire son histoire et son identité de l’espace rhénan. Cette année, nous allons développer avec Samira Khemkhem un plan de professionnalisation qui permettra de préparer les viviers des recrutements futurs pour nos entreprises et d’adapter nos parcours aux évolutions des métiers, aujourd’hui fortement impactés par l’IA et nécessitant de nouvelles compétences. 

Cet ancrage dans nos territoires est aussi le gage de notre capacité à l’innovation. Nous allons cette année travailler cette capacité dans notre Institut de l’innovation, qui fédère les initiatives de l'université en matière d'entrepreneuriat, sous la houlette de notre collègue Patrick Llerena. 

Ce même ancrage permet de développer le cadre de l’engagement étudiant, que nous allons fêter tout à l’heure et qui permet de faire de nos étudiants des citoyens engagés et actifs au milieu de la ville. L’université est ainsi lieu de savoirs, d'acquisition de compétences et savoir-faire mais aussi lieu de débat et d'engagement, de cette expérience étudiante que nous voulons mettre au centre de nos politiques. 

Une université qui franchit les frontières des savoirs 

William James a inspiré un ouvrage retrouvé sur une de mes étagères, réponse apparemment opportune à une chaleur devenue folle. Il faisait un diagnostic sur la vision héritée des Lumières qui distingue les humains et la nature, comme deux sphères étanches : « Le monde des modernes est un monde aminci. Cela ne signifie pas qu’il est mince, cela veut dire qu’il cherche une seule loi, une seule règle, un seul mode de composition des corps au détriment de toute la pluralité des existences. C’est cette nature amincie à laquelle les modernes ont eu affaire, et c’est cette nature dont nous sommes encore les héritiers (…) ».

Nos recherches sur la transition socio-écologique, dont vous avez lu la richesse et l’ambition dans le dernier numéro de Savoirs, doivent nous inviter à épaissir le monde pour en éprouver la complexité et en comprendre les interactions. Il s’agit pour nous de tisser ainsi une nouvelle toile d’université innovante et engagée pour construire de nouveaux savoirs et de nouvelles configurations interdisciplinaires. Cet épaississement est au fond toute l’ambition de nos Instituts thématiques interdisciplinaires et cela pourrait servir de fil de réflexion pour discuter du devenir de cette invention de l’Unistra, qui nous définit aux yeux de nos partenaires. 

C’est aussi sur cette trame que nous dessinons notre ambition sur l’intelligence artificielle. Comment tracer, retracer nos savoirs pour que l’IA reste un outil utile et pas une nouvelle forme d’embrigadement autoritaire des esprits. Le risque existe, reléguant la dystopie au rang de réalité. Université responsable et pionnière, notre université fait le choix d’un usage éthique et sobre de l’IA. Elle le fait dans une politique globale et pas uniquement cantonnée aux modalités d’évaluation des connaissances et des compétences. L’Université de Strasbourg développe ainsi ses propres IA, qui se déploient cette année pour soutenir le travail de notre administration, pour s’inscrire dans nos recherches et bientôt pour être les outils sécurisés du travail de nos étudiantes et étudiants.

Femmes puissantes pour « refaire monde » : 

Dans ma liste des livres de l’été figure aussi des écrits sur les femmes ; effet de mode probablement, de hasards aussi de mes piles d’ouvrages « dépilées » pour la pause estivale. J’ai été très marquée par une série de poèmes de femmes afghanes. 

Jusqu’à quand ? crie et écrit Mastoura Aghan (son nom de plume signifie l’afghane recouverte d’un voile, née en 1908 et morte en 1974, voix de la Ligue des femmes afghanes) que j’ai envie de faire résonner ici : 

Jusqu'à quand ?

En Europe, les femmes ont obtenu le droit de travailler et de voter

Jusqu'à quand nos hommes nous tueront-ils à la tâche ?

Jusqu'à quand ?

Alors que les étrangers respectent et chérissent leurs femmes 

Jusqu'à quand, ici, les femmes seront des moins que rien ?

Jusqu'à quand ?

Cet appel à la liberté continue, et aujourd’hui plus que jamais, de résonner dans nos têtes. Nos recherches sur les droits des femmes et les études de genre, l’accueil d’étudiantes afghanes sont des manières de les entendre.

Jusqu’à quand faut-il attendre pour que les femmes soient des « femmes puissantes » et qu’elles puissent refaire monde : une interrogation trouvée dans un ouvrage sur les bibliothèques disparues, puis retrouvée dans les lignes d’un prix Goncourt dont on ne ressort pas tout à fait indemne. L’université parce qu’elle est à Strasbourg doit être cet espace qui n’écarte personne de la communauté humaine. 

On perd un peu de ce souffle littéraire mais c’est l’idée que nous défendons quand on met l’inclusivité au cœur de nos politiques. Nous déploierons cette année notre schéma directeur du handicap, réfléchi pour nos étudiants et nos personnels. 

Pour assurer le bien-être de toutes et tous nous allons lancer notre politique sportive, avec le campus promoteur de santé construit autour d’ une approche globale et inclusive de la santé durable, et qui vous sera dévoilé le 17 septembre prochain. Alors septembre va bouger et nous allons apprendre à lutter contre la sédentarité pour retrouver des marges de manœuvres physiques et psychologiques. 

Nous resterons aussi dans un esprit pionnier pour travailler sur une réalité pour une presque moitié de nos personnels ; une réalité pourtant tue et cachée par la grande majorité de notre communauté : l’Unistra développe une politique basée sur notre recherche et sur la politique de la ville de Strasbourg, faisant du sport un outil de protection de la santé. Il s’agit du programme Acti'pause, à destination des femmes en période de ménopause : des activités sportives pour mieux vivre cette transition ménopausique, un programme que l’on peut réfléchir aussi avec un ouvrage publié à la fin du mois d’août, Philosophie de la ménopause, rappelant qu’au Japon cette période est appelée kononki, signifiant « année de renouveau » et « énergie ».

L’été a été chaud, dans tous les sens du terme, mettant à l’épreuve notre capacité à travailler, à réfléchir, à souffler pour retrouver de l’énergie. Ces vagues de chaleur ne sont pas un accident, pas une exception mais deviendront la règle dans les années qui viennent ; c’est le constat des scientifiques. Il nous faut donc mettre à profit les mois d’hiver pour réfléchir à un plan fraîcheur pour une adaptation aux canicules. Je l’ai dit déjà l’Unistra est un lieu ou l’on pense et l’on vit la transition socio-écologique. C’est donc dans cet esprit que nous envisagerons des solutions pour des refuges de fraîcheurs, de nouvelles formes de solidarités nord-sud sur nos campus, de nouveaux rythmes de travail pour protéger nos personnels, nos matériels, nos expériences et aussi et surtout nos étudiantes et nos étudiants.

Ce que j’esquisse avec vous ce matin ce n’est pas un discours ignorant les difficultés majeures que traversent l’enseignement et la recherche en France et dans le monde. Ce n’est pas fermer les yeux sur les difficultés budgétaires, sur les enjeux géopolitiques, sur les pressions doctrinaires ou sur les pressions politiques et même psychiques et physiques que nous imposent les réseaux sociaux, les uns et les autres sur nos campus. C’est trouver plutôt l’occasion de réinitialiser nos logiciels pour la rentrée et au fond réinventer notre collectif pour faire grandir les personnes et les savoirs, inventer et construire un monde désirable. 

Alors je vous invite pour cette année à considérer que : C’est à Strasbourg que tout commence ! 

En alsacien : Ìn Strossburi fàngt alles àà


La liste de l’été, merci à :

  • Marie Ndiaye pour ses Eaux secrètes
  • Bruno Doucet pour son anthologie poétique Liberté, visas pour un monde ouvert
  • Philippe Descola pour Politiques du faire-monde
  • Chantal Thomas, pour Femmes sur fond azur
  • Didier Debaise et Isabelle Stenghers pour Au risque des effets, une lutte à main armée contre la raison
  • Gloria Origgi pour sa Philosophie de la ménopause
  • Et enfin Vanessa de Senarclens pour sa bibliothèque retrouvée

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